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Ou l'irrésignation : Benjamin Fondane

Jérôme THÉLOT, Ed. Fissile, 2009

Ce n'est pas par l'étonnement que Benjamin Fondane a commencé. Ce n'est pas de s'étonner ― thaumazein ― que sa pensée s'est développée dans les pages superbes de Rimbaud le voyou, de La Conscience malheureuse, ou de Baudelaire et l'expérience du gouffre.Ce sont bien plutôt l'indignation, la stupeur sous l'offense, la fureur outrée du scandale, qui constituent sa tonalité affective primordiale, le tuf émotionnel de son expérience spirituelle et de son oeuvre. Si l'étonnement dans lequel la philosophie née en Grèce a trouvé le commencement de ses tâches est l'affect qui se dépasse en un savoir théorique, et du coup en une sagesse ni partiale ni scandalisée par la vertu de laquelle le Sage pourra mourir sans protester, ― en revanche les autres philosophies rien moins que sages dans lesquelles Fondane s'est reconnu, celles de Pascal, de Nietzsche, de Kierkegaard, celle surtout de Chestov, ces pensées paradoxales qui cherchent ou plutôt qui réclament non pas une sagesse mais une issue, ce n'est certes pas un savoir qu'elles veulent, bien au contraire : c'est un oubli radical, l'oubli antérieur à tout savoir, à tout souci comme à toute théorie, et qui se nomme la vie. Pour autant que sa pensée exaspérée d'une éternelle offense est demeurée fidèle à son commencement dans l'irrésignation et la révolte, Fondane fut ce penseur insolite parmi les solitaires, extraordinairement fougueux, tragique, qui n'a jamais cessé de clamer contre le sort, contre la mauvaiseté du destin, contre la mort.