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Colloque | La traversée des genres

Evènement | 25 novembre 2021
25 novembre : 9h-18h
26 novembre : 9h-12h30

La traversée des genres : quand les hommes parlent en femmes, quand les femmes parlent en hommes, constructions et déconstructions des stéréotypes du genre dans la littérature.

Colloque "La traversée des genres"
Dans toutes les œuvres de fiction, des écrivains masculins s’expriment en tant que femmes, et réciproquement, des écrivains féminins parlent ou écrivent en tant qu’hommes. Chez certains auteurs et auteures, le style ne change pas avec le sexe, et varie plutôt en fonction des appartenances sociologiques et des configurations psychiques. Cette neutralité est en soi intéressante. Elle pourrait témoigner d’une vision asexuée de l’expression qui, en tant que telle, pourrait être observée et mise en rapport avec une vision anthropologique. Mais il existe aussi des écrivains qui changent leur façon d’écrire, selon qu’ils font s’exprimer un homme, ou une femme, et en fonction, le plus souvent, des stéréotypes attachés au genre. Les femmes elles-mêmes peuvent rechercher et revendiquer un « écrire-femme » qui serait attachée à la littérature féminine voulue alors comme spécifique.

Au XVIIIe siècle, la mode des faux mémoires conduit les écrivains à écrire en femme. Marivaux, dans La Vie de Marianne, multiplie les digressions qui sont pour lui des marques constitutives d’un ethos spécifiquement féminin : « Mais je m'écarte toujours ; je vous en demande pardon, cela me réjouit ou me délasse ; et encore une fois, je vous entretiens. » Cette façon spontanément sinueuse de s’exprimer est ensuite caricaturée dans un récit enchâssé dans le conte japonais de Crébillon Tanzaï et Néadarné ; il s’agit du récit de la fée Moustache où Crébillon parodie Marivaux (chapitre XXIV). Le conteur invente aussi deux récepteurs opposés, une femme, Néadarné, éblouie par les belles réflexions qui entrecoupent la narration, et un homme, Tanzaï, furieux de cette perte de temps. L’auditeur masculin voudrait que le conteur aille droit au but. Se dessine ainsi une façon virile de s’exprimer confrontée à une manière féminine qui aime la subtilité néo-précieuse et les détours. Par cette réception imaginaire, Crébillon met au jour des modalités d’expressions qui diffèrent autant que les horizons d’attente sur lesquels ils sont censés anticiper. Toutefois, chez Marivaux plaisamment parodié par Crébillon, l’« écrire-femme » offre une chance à l’écrivain-homme d’explorer des espaces jusqu’alors insondables, ceux auxquels sa représentation du féminin lui donne accès, une part sans doute plus intime que sa masculinité lui a appris à enfouir et qu’il peut mettre à découvert. L’écriture fabriquée en tant que spécifiquement féminine révèlerait « cette philosophie de tempérament », selon l’expression de Marivaux lui-même, qui privilégie le vagabondage au sérieux et l’introspection ondulatoire à la stérilité des démonstrations rationnelles. Plus subtilement, l’écriture genrée de Marivaux dessinerait un autre imaginaire de la langue en faisant du mot, unité pour le moins insécable, un foyer de significations clandestines qu’aucun dictionnaire « neutre » ni qu’aucune autorité masculine ne sauraient contenir. 

Au XVIIIe siècle, la question de l’éducation des femmes devient cruciale si bien que les écrivains qui écrivent en femme laissent transparaître leur représentation du féminin. Toutefois, l’intégration des stéréotypes du genre à l’écriture fictionnelle est transséculaire. On pourrait chez un romancier comme Scarron, en avance sur son temps dans le Roman comique, observer comment se déconstruisent les stéréotypes du masculin et du féminin, notamment dans le récit enchâssé de Sophie l’Espagnole (Deuxième partie, chapitre XIV), texte dans lequel Scarron montre qu’une femme élevée en homme prend toutes les caractéristiques traditionnellement attribuées à la virilité. La déconstruction des stéréotypes attachés à chaque sexe n’est donc pas un phénomène nouveau. Elle peut concerner toutes les époques et tous les genres, autobiographiques et fictionnels, le théâtre comme le roman, les nouvelles ou les contes. Un écrivain comme Blaise Cendrars, par exemple, dans L’Homme foudroyé use davantage des points de suspension pour le discours féminin que pour le discours masculin dans ses dialogues ; et ce « tic féminin » révèle le manque de cohérence et les atermoiements qu’il imagine être propres aux femmes. Les exemples ne manquent pas d’écrivains qui cherchent à donner à l’expression de leur personnage masculin, féminin, homosexuel, transsexuel, soit ce qu’ils croient être caractéristique de leur sexualité/identité, soit au contraire, ce qu’ils pensent être en contradiction avec les conventions et les préjugés. 

La réflexion pourra aussi porter sur les « femmes auteurs » et les préjugés dont elles ont été entravées . Certaines ont fini par faire de la revendication de leur féminité une innovation esthétique, notamment en s’imposant à l’avant-garde littéraire pour y prôner la revalorisation du féminin. Lutter contre les stéréotypes du genre s’est clairement inscrit dans le contexte politique dominé par le mouvement féministe des années soixante-dix. 

Cette réflexion sur l’écriture transgenre englobera la philologie et le marquage orthographique et phonétique du féminin dans la langue, ce qui conduira à réfléchir à l’écriture inclusive qui lutte à divers moments de l’histoire contre la disparition orthographique du féminin et refuse que, sous prétexte de « neutralité », les femmes soient, dans leurs titres et fonctions, invisibilisées. Ou encore, bien des mots ont hésité au cours des siècles entre les genres : quel affaire ou quelle affaire ! Il revient à Philippe Lejeune d’avoir alerté sur une possible distinction à faire entre les pages personnelles d’hommes ou de femmes sur le Web dans « Internet et Internette » en évaluant  en particulier la fonction expressive du langage et la configuration même du support. Cette production exponentielle mériterait d’être regardée au prisme de la polarité Masculin/Féminin.

Ce colloque clairement en lien avec la sociologie, la psychologie, la philosophie, la linguistique pourrait recevoir des chercheurs venus d’autres disciplines (le droit en particulier), tout prêts à réfléchir avec les spécialistes de la littérature et de la langue française sur le genre en tant que représentation et construction culturelles, aujourd’hui mises en question par le féminisme et les mouvements LGBT, mais aussi persistantes, rémanentes ou résurgentes, voire menaçantes, dans les sociétés ou dans les contre-sociétés traditionnelles. 

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Type

Colloque / Séminaire

Thématique

Lettres, Manifestations scientifiques, Recherche, Sciences sociales

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