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Ecole thématique | Workshop de Pascaline Morincôme

Evènement | 7 octobre 2021

Pascaline Morincôme : Consulter, performer les archives : de la vidéo alternative aux centres d’archives autogérés


Cet atelier prend comme point de départ les archives associées aux mouvement Guerrilla Television par l’intermédiaire duquel des vidéastes, artistes, militant.e.s et amateur.trice.s, ont produit dès la fin des années soixante aux États-Unis, des films tournés en vidéo et créé leurs propres programmes et chaînes de télévision. L’atelier s’organise sous la forme d’une séance de consultation collective d’archives confiées par des vidéastes associé.e.s au mouvement, à l’intervenante dans le cadre de ses recherches. En manipulant et lisant les archives papier, visionnant ensemble une sélection de vidéos numérisées, et discutant collectivement de cette documentation, la séance sera ainsi l’occasion de mettre en avant l’aspect performatif de la consultation d’archives.

Elle permettra également de discuter de la manière dont ce mouvement prend aujourd’hui forme dans la création de centres d’archives autogérés en marge des institutions, et d’observer la manière dont le contexte même de consultation des archives « performe » et recompose différentes histoires.
 

Introduction historique

À partir de 1967, l’entreprise Sony commercialise sur le marché américain, les premières caméras vidéo légères destinées au grand public et à un tarif abordable. Si des artistes déjà établi.e.s au sein du monde de l’art s’intéressent rapidement à la vidéo, ils ne sont pas les seul.e.s : à New York notamment, au sein des scènes contre-culturelles et des milieux militants associés à la New Left, des collectifs de vidéastes se forment, souvent dans une perspective de mise en commun du matériel. Le nom de « Guerrilla Television » est utilisé pour la première fois en 1971 dans une publication auto-éditée et à travers laquelle le vidéaste Michael Shamberg, délimite les contours à la fois pratiques, artistiques et politiques du mouvement. Il décrit ainsi la première génération new-yorkaise de vidéastes et son usage des caméras vidéo « au sein des luttes sociales » dans le but de proposer « une alternative au réseau de télévision dominant »[1]. Leur projet est de documenter de l’intérieur les scènes artistiques alternatives mais aussi des expériences de vie en communauté et d’autogestion qui fleurissent à l’époque et les mouvements de mobilisation féministes, anti-racistes et anti-nucléaires. Des collectifs et organisations parmi lesquels Raindance Foundation (RainDance Corporation) dont fait partie Shamberg ; Videofreex ; Global Village ; People’s Video Theater et Downtown Community Television Center (DCTV), se fédèrent autour de la revue Radical Sofware[2] et diffusent leurs productions dans des appartements de l’East Village puis pour une partie d’entre eux, au travers du réseau de télévision publique américain. Portés par une volonté de décentralisation des systèmes médiatiques et culturels, et dans la lignée du back-to-the-land-movement[3], des collectifs vont créer leurs propres programmes de télévision, en particulier dans des régions reculées du pays non couvertes par le réseau hertzien. C’est le cas par exemple de Broadside TV[4], et de la micro-chaîne de télévision pirate Lanesville TV[5], dont le but est de donner une voix à des communautés isolées et marginalisées.

En 1972, une nouvelle législation ouvre les portes du réseau câblé à ces vidéastes : la Federal Communications Commission oblige les principaux réseaux de télévision américains à la diffusion d’un pourcentage de programmes indépendants établi en fonction du nombre de téléspectateur.trice.s. Elle leur demande également de mettre à disposition de ces producteur.trice.s indépendant.e.s ou amateur.trice.s, du matériel technique et des studios de tournage à très bas prix. Cette loi va rendre possible la production et la diffusion de contenu vidéo à la télévision par des artistes, des musicien.ne.s, des performeur.se.s, des militant.e.s, mais également ouvrir la possibilité de créer leurs propres contenus à des collectifs de citoyen.ne.s, des écolier/ère.s, des chorales religieuses, des travailleur.se.s du sexe, des magicien.ne.s, des marionnettistes... Le contenu de réseaux comme Manhattan Cable TV regorge ainsi d’émissions en tout genre. Parmi ses émissions notables, on trouve par exemple TV Party animée par Glenn O’Brien qui accueille chaque semaine des figures majeures de la scène No wave dont fait partie Debbie Harry, Klaus Nomie et Jean-Michel Basquiat. Dans une autre émission, The Robyn Bird Show, l’actrice et militante Robyn Bird reçoit des travailleur.se.s de l’industrie pornographique et prodigue des conseils en matière de prévention sexuelle.

Les incroyables plateformes d’expérimentation sociales, artistiques et technologiques qu’ont été les réseaux câblés, n’ont pourtant duré que quelques années : dès 1984, suite à l’élection de Ronald Reagan, The Cable Communications Policy Act est voté et va directement modifier la législation précédente, faisant rapidement disparaître une grande partie de ces contenus des écrans. En 1991, dans une note de recherche, un des vidéastes associés au mouvement, Tom Weinberg, revient sur cette disparition progressive[6] : selon lui, si le mouvement a d’abord su s’approprier ses outils de production et dans certains cas, ses outils de diffusion, l’impossibilité pour les vidéastes de disposer de leurs propres réseaux de distribution, a contribué à la dissolution du mouvement. Ce que Tom Weinberg évoque ainsi, c’est la nécessité pour lui de penser des formes d’organisations autogérées.

Avec l’arrivée du satellite et la démocratisation d’internet, peu de programmes ont pourtant poursuivi leur diffusion en ligne. Pourtant, le mouvement reste aujourd’hui actif, notamment à travers un processus généralisé de mise en ligne d’une partie de ses archives et à travers le travail de numérisation et de préservation qui reste encore à faire. Si certains collectifs ont fait appel à des structures institutionnelles, et que des organisations de distribution indépendantes se sont créées pour préserver la production vidéo (comme Video Data Bank à Chicago ou Electronic Arts Intermix à New York) ; d’autres ont choisi de poursuivre ce travail seul.e.s, en créant leurs propres structures de préservation comme c’est le cas pour Tom Weinberg, avec MediaBurn Archives[7]. La conservation de ces archives reste aujourd’hui une question complexe, face à la difficulté pour les vidéastes de financer ou de réaliser elleux-mêmes le travail de numérisation, ou face aux difficultés d’accès et de contrôle sur une partie de ces archives ayant intégré des collections. En plus des cassettes vidéo, les archives papiers du mouvement qui représentent une documentation importante, tant du point de vue de leur quantité que de leur intérêt pour la recherche, reste encore une question peu discutée.

Lors de ce workshop, nous regarderons et nous nous interrogerons ainsi sur le devenir et les usages possibles de ces archives : nous manipulerons certains des documents papiers du collectif Videofreex, créateur de Lanesville TV, « l’une des plus petites chaînes de télévision au monde »[8], qui n’ont pas encore fait l’objet d’un réel travail de préservation ; nous nous plongerons dans les archives vidéo du collectif EZTV à l’origine de la création d’un des premiers micro- cinémas dédié à la vidéo à Los Angeles, et nous regarderons comment les archives mises en ligne par Tom Weinberg et MediaBurn Archives, permettent de poursuivre l’impulsion qu’aura permis de créer le mouvement Guerrilla Television et de performer son histoire.

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  1. SHAMBERG, Michael, Guerrilla Television, New-York, Henry Holt & Company, Inc.,1971 p.15
  2. Radical Software, ed. Beryl Korot, Phyllis Gershuny et Ira Schneider, New York, Raindance Foundation, 1970-1974
  3. Le terme fait référence au mouvement d’exode, des centres urbains aux zones reculées du territoire américain, que l’on observe dans les mouvements contre-culturels dés la fin des années soixante.
  4. Broadside TV est un média vidéo communautaire fondé en 1972 par Ted Carpenter à Johnson City (Tennessee).
  5. Un projet de télévision communautaire créé par les membres de Videofreex et dont les programmes ont été réalisés de 1972 à 1978, en collaboration avec les habitants de ce petit village des montagnes Catskill (NY).
  6. Tom Weinberg, “A Proposal for a New Television Network”, The Ad Hoc Committee For a New Network, 1990, Archives mediaburn.org
  7. MediaBurn est une archive en ligne, qui permet d’avoir accès à des milliers d’heures de production vidéo et de télévision alternative gratuitement : https://mediaburn.org/
  8. Il s’agit du slogan de Lanesville TV.

INFOS PRATIQUES

Lieu(x)

Hors campus

Université Jean Monet
Bâtiment des Forges,
Salle A.R.T.S.
11 rue du Docteur Annino
Saint-Etienne
Contact

Frédérique Lozanorios & Martine Patsalis

frederique.lozanorios@univ-lyon3.fr martine.patsalis@univ-st-etienne.fr

Type

Colloque / Séminaire, Conférence

Thématique

Recherche, Manifestations scientifiques, Culture, Archivage